Agronomie
Réflexion sur l’évolution du  travail agricole et la transition agroécologique

Alors qu’un changement de paradigme s’opère, les agronomes avaient depuis plusieurs années délaissé le sujet du travail en agriculture. Lors de la 12e édition des entretiens agronomiques Olivier de Serres, l’Association française d’agronomie (AFA) a donc mis au cœur des débats le travail agricole et la transition agroécologique.

Réflexion sur l’évolution du  travail agricole et la transition agroécologique
La numérisation ou encore l’arrivée des robots en agriculture prend de l’importance, notamment en termes de coût et d’impact sur les travailleurs.

Un choix de lieu hautement symbolique. L’événement organisé en partenariat avec l’Alliance Agreenium, le lycée agricole Olivier de Serres et avec le soutien du ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire, avait lieu au cœur du fief du premier agronome des temps modernes, sur le domaine Olivier de Serres au Pradel (07). Sur deux jours, les 11 et 12 juin, les agronomes et contributeurs interdisciplinaires ont tenté d’élaborer des pistes de réflexion à travers la restitution de travaux et des ateliers pour répondre à l’interrogation lancée en préambule par Nathalie Prudon-Desgouttes, directrice régionale adjointe de la direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) : « Comment, à travers les hommes et les femmes qui constituent le paysage, peut-on travailler autrement ? ».

Un changement de paradigme

Les travaux présentés par Marianne Le Bail, ancienne enseignante-chercheuse à AgroParisTech et administratrice à l’AFA, et Teatske Bakker, chercheuse au Cirad, ont permis de revenir sur le changement de paradigme qui s’opère concernant le travail agricole. Elles se sont intéressées aux enjeux autour du travail comme composante de la transition agroécologique du point de vue de la santé au travail, de l’organisation du travail agricole, des activités de conception, d’apprentissage et d’expérimentation ou encore du sens donné au métier. « Le choix de la diversification dépend de l’étalement du travail. Le choix des cultures n’est pas seulement lié à des modèles agronomiques de base, il est également lié à la manière dont on va pouvoir assumer ces cultures, affirme Marianne Le Bail. Dans nos recherches, nous avons associé des pratiques développées par des agriculteurs dans certaines régions liées à l’agroécologie à des activités collectives dans les cuma autour de l’organisation du travail, avec par exemple la création d’un séchoir collectif, de l’entraide avec une banque de travail, etc. On assiste à une interaction entre différents métiers avec l’association de la production, la transformation, la commercialisation ou encore de l’activité culturelle. C’est un ensemble territorial qui change l’organisation du travail. »

Le travail se transforme

D’une manière générale, le travail se transforme via une multitude de facteurs : départs en retraite, extension de grandes structures, hausse de la numérisation et de la mécanisation, réduction de l’exploitation familiale, augmentation de l’installation de femmes ou encore avec un salariat devenu prépondérant.
Pour Teatske Bakker, les agronomes sont absents de la littérature récente sur le travail en agriculture. Alors, « il est important d’aborder les questions qui incluent le temps de travail, les coûts, l’organisation, la répartition des tâches et la pénibilité. Les travaux des années 1980 sur les “jours disponibles” pour les opérations culturales sont peu mobilisés aujourd’hui. » Des études récentes analysent les activités pour comprendre comment les agriculteurs adaptent leurs pratiques. « L’objectif est de voir où se situe la flexibilité dans l’organisation du travail, surtout en élevage, pour améliorer l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle », poursuit la chercheuse du Cirad. Puisque la diversification des cultures et des métiers augmente la complexité du travail, la thématique de l’innovation, comme l’arrivée des robots, prend de l’importance, notamment en termes de coût et d’impact sur les travailleurs.
Les deux chercheuses ont ensuite évoqué des perspectives sur l’adaptation des approches d’organisation du travail en agronomie à travers divers types de productions végétales pérennes en transition. Elles ont souligné l’importance d’intégrer des dimensions qualitatives dans les diagnostics et l’accompagnement, ainsi que de co-concevoir des solutions collectives prenant en considération les divers profils de travailleurs et non plus uniquement l’idéal type du chef d’exploitation.

« Moins il y a d’agriculteurs, plus ils sont différents »

L’après-midi était consacré à trois ateliers métiers divisés en trois thèmes : la recherche, la formation et le développement. Les chercheurs étaient invités à réfléchir autour des idées et des actions à mettre en œuvre pour avancer dans la réflexion autour du travail et de la transition agroécologique. « C’est un challenge, car moins il y a d’agriculteurs, plus ils sont différents », lance un agronome dans la salle. Pour accompagner l’agriculteur, « il faut faire du cousu main, parcelle par parcelle. On assiste à un changement de paradigme qui impose de changer la façon de faire de la recherche », ajoute-t-il. « Il est nécessaire de donner à voir les pratiques pour faire de l’auto-construction des techniques », renchérit un confrère. « Il faut également travailler sur des idéaux types pour avoir des outils d’analyse », complète Chantal Loyce, professeure d’agronomie à ParisAgroTech.
Autant de pistes de réflexion qui enrichiront les outils des agronomes pour accompagner les agriculteurs dans la double transition, à la fois agroécologique et relative à l’évolution du travail agricole.

M.M.

INTERVIEW

« Pour les agronomes, le travail est la rencontre entre les systèmes et les humains »

Teatske Bakker est chercheuse en agronomie système au Cirad. Sur le terrain avec des agriculteurs du Bénin, elle revient sur l’articulation entre travail et agronomie, dans un contexte de transition agroécologique.

Dans un contexte où la génération de nouveaux agriculteurs recherche un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, comment s’articulent le travail et la transition vers l’agroécologie ?
Teatske Bakker, chercheuse : « La transition agroécologique n’est pas un modèle unique mais varie en fonction des agriculteurs, nécessitant une approche personnalisée. Pour les agronomes, le travail est la rencontre entre les systèmes et les humains. c’est un terme polysémique qui revêt différentes dimensions. De plus, ce ne sont pas toutes les pratiques agroécologiques qui demandent davantage de travail. Il peut y avoir un investissement dans l’apprentissage au début, mais d’un autre côté, c’est stimulant du point de vue du sens du travail. Donné du sens à son travail est également une valeur recherchée par les agriculteurs. »

Comment faire « système » devant la diversité des exploitations agricoles entre les firmes et les modèles de fermes collectives ?
T.B. : « C’est une réalité, nous avons des profils d’agriculteurs de plus en plus divers. Il n’y a plus le profil unique du fils d’agriculteur qui reprend la ferme familiale, il y a aussi les néoruraux, des femmes qui s’installent. C’est une question qui reste posée aussi bien pour l’agronome que pour l’agriculteur : comment appliquer localement un principe et être soi-même expert de son système, mais également pour l’agronome, afin de ne pas délivrer un conseil standardisé. »

Comment accompagner l’agriculteur pour changer de pratiques ?
T.B. : « Les agriculteurs sont moteurs, avant tout. Le changement vient d’eux-mêmes. Nous sommes là pour les accompagner, être à leur écoute. Les priorités de chaque agriculteur sont différentes. Certains veulent avoir leur soirée de libre pour leur famille, tandis que d’autres souhaitent un système géré de façon plus autonome. Le travail est une valeur subjective. L’agroécologie est une adaptation locale. »

En résumé, que représente cette première journée d’entretiens pour vous ?
T.B. : « C’est une journée riche en échanges. Il est nécessaire de poursuivre un travail interdisciplinaire. Nous entamons un long processus, nous commençons à nous (re) poser la question de la place du travail en agronomie, pour apporter une réponse plus précise aux agriculteurs et pouvoir répondre à leurs demandes. »

Propos recueillis par M.M.

Des entretiens agronomiques « junior »  pour réfléchir sur le travail

Cette édition a été marquée par le lancement de la « déclinaison junior des entretiens agronomiques », a indiqué Matthieu Prévost directeur du lycée agricole Olivier de Serres. Plus de 150 élèves ont participé aux cinq webinaires étalés tout au long de l’année dernière. L’objectif était d’envisager des pistes pour réduire le temps de travail et le rendre davantage qualitatif à travers la découverte de différents types de fermes et systèmes de production en agroécologie ou en transition. La notion de travail a été analysée dans toutes ses dimensions : participation à la vitalité du territoire, sens du métier, organisation du travail, conditions territoriales, articulation vie privée et vie professionnelle et la santé. Une restitution de leurs travaux a été réalisée le 3 avril dernier. 

Renouvellement  des actifs

Viticulture : 78 %.
Grandes cultures : 65 %.
Bovins viande : 50 %.
Bovins lait : 40 %.
Ovins, caprins : 109 %.
Source MSA