Publié le 08/11/2018 à 06:00 / Béatrice Dupin

SOCIÉTÉ

Il ne passe plus une journée sans que le monde agricole ne soit attaqué et accusé de tous les maux. Cela s’appelle l’« agribashing* ». Les agriculteurs ont du mal à répondre aux attaques et à expliquer leurs pratiques auprès du grand public. Certains professionnels ont toutefois décidé de réagir. Tour d’horizon de différentes initiatives menées dans le département de la Drôme.

Pointés du doigt comme responsables de tous les maux, les agriculteurs vivent de plus en plus mal les attaques qu’ils subissent. Certains professionnels ont toutefois décidé de réagir en communiquant autour de la réalité de leur métier. Tour d’horizon de di...

Force est de constater que le monde agricole n'a pas été épargné, ces derniers mois, dans les médias d'informations générales : pesticides dans les vins, malformations imputées aux produits phytosanitaires, remise en question des conditions d'élevage et d'abattage, etc. Il y a quelques jours, un distributeur communiquait sur des animaux nourris aux antibiotiques. Et dimanche dernier, une chaîne de télévision consacrait sa soirée aux mouvements antispécistes... Autant de coups de projecteur qui suscitent davantage la méfiance du grand public envers l'ensemble des agriculteurs et de leurs pratiques, balayant ainsi d'un revers de main tous les efforts entrepris depuis de nombreuses années. À vrai dire, le phénomène n'est pas nouveau. L'agriculture a toujours fait l'objet de critiques de la part de certaines associations militantes. Pour autant, le dénigrement est aujourd'hui présent dans l'espace public, et non plus seulement dans un cadre restreint. D'où le terme anglophone « agribashing » qui a peu à peu émergé pour dénoncer cette situation.
Bref, la relation entre les agriculteurs et le grand public semble parfois compliquée. Et le département de la Drôme est aussi concerné par cette problématique. Certains habitants sont en effet vent debout contre des projets agricoles. Citons par exemple les possibles créations d'unités de méthanisation qui peinent à voir le jour, alors que le gouvernement incite la production d'énergies vertes. Il y a aussi la mobilisation de riverains contre les canons anti-grêle, à Mercurol. Au-delà des décibels, le choix de ces équipements est aussi mis en cause. Des situations qui paraissent parfois en décalage avec les discours d'élus locaux, soulignant notamment le rôle des agriculteurs qui « façonnent les paysages », ces derniers participant par ailleurs à l'attractivité des territoires.

L'importance de communiquer

Dans ce contexte, communiquer est aujourd'hui un enjeux capital pour la profession agricole. Au nom du vivre-ensemble mais également pour préserver l'activité économique. « Une réponse à l'agribashing consiste à être offensif, mais pas agressif ! Offensif en mettant en avant systématiquement et quotidiennement une communication positive autour des bonnes pratiques et de la réalité de terrain des métiers des agriculteurs et du monde para-agricole, confirme d'ailleurs Thomas Begon, directeur de la communication de Bioline (InVivo). Cette "com' positive" passe en partie par les médias sociaux et en utilisant la preuve par l'image. Par exemple, j'invite les lecteurs à suivre les mouvements spontanés qui se sont créés sur Twitter, comme les FranceAgriTwittos ou AgriDemain. Si nous ne sommes que défensifs face à l'agribashing, nous allons passer notre temps à courir après les "crises". Avec une "com' positive", nous avons l'opportunité de reprendre la main en communication et décider nous-mêmes de reprendre contact avec les consommateurs, c'est-à-dire leur montrer qui produit ce qu'ils vont boire ou manger et comment c'est fabriqué ou produit. »

Prendre et diffuser des photographies montrant la réalité de son métier n’a jamais été aussi facile avec les outils d’aujourd’hui.

Un guide pour égrener les bonnes pratiques

La communication peut passer par des écrits. Lors de ces derniers mois, le Comité interprofessionnel de la noix de Grenoble (CING) a, par exemple, diffusé un guide de bonnes pratiques. Présenté lors des 80 ans de l'AOP, en juin dernier, ce document s'adresse à la fois aux nuciculteurs et riverains. « Ce guide a été réalisé afin de rappeler aux producteurs certains points de l'AOP, la réglementation mais aussi des pratiques alternatives qui peuvent être mises en place. Bien sûr, nous l'avons aussi fait pour les riverains des noyeraies afin de les informer sur nos pratiques », précise d'ailleurs Christian Nagearaffe, le secrétaire du CING.
On peut par exemple y retrouver des informations relatives aux techniques culturales, à l'irrigation, la récolte ainsi qu'aux maladies et ravageurs. Exemple avec la fertilisation : « J'analyse régulièrement les sols de mes vergers. J'utilise et je valorise les matières organiques. J'évite d'épandre des matières organiques odorantes le week-end », peut-on ainsi lire sur le document.
Christian Nagearaffe évoque par ailleurs l'organisation de conférences ou de réunions où ilse parle de pratiques agricoles sans qu'aucun agriculteur ne soit présent dans la salle ! « Ces rassemblements sont un moyen pour quelques personnes d'influencer pas mal de monde à la fois. Or, si nous sommes présents, cela atténue la perception néfaste qu'elles ont sur nos pratiques », note-t-il. Le nuciculteur sait de quoi il parle ; il a d'ailleurs pris la parole lors d'un événement de ce type en septembre dernier.

Communiquer sur les médias sociaux

Il est également possible de communiquer sur internet. De nombreuses exploitations possèdent d'ailleurs un site web ou une page sur le réseau social Facebook afin de se présenter et faire la promotion de leurs produits.

Avec sa chaîne sur YouTube baptisée « Gael Blard agriculteur bio », le jeune homme peut partager son métier auprès du plus grand nombre.
Gaël Blard est agriculteur à Montmeyran. Âgé de 31 ans, il diffuse depuis plusieurs années des vidéos sur la plateforme YouTube : récolte du soja biologique, pourquoi et comment je décompacte, transport de fumier, etc. « Le but est de communiquer, souligne-t-il. Au début, les vidéos étaient assez simples. Mais, depuis le mois d'avril, je suis face caméra. » Depuis peu, il a complété sa présence sur internet en créant une page sur le réseau social Facebook et le site de micro-blogging Twitter. Il répond ainsi à la demande de ses abonnés YouTube ; ils sont plus de 10 000. « Il y a beaucoup de questions, de la part du monde agricole mais aussi du grand public qui souhaite s'informer. C'est sûr que cela contribue à l'image de l'agriculture mais ce sera un travail de longue haleine », note-t-il aussi.

Diffuser les bonnes informations

L'implantation d'un bâtiment avicole peut soulever de nombreuses interrogations de la part de la population locale. En amont de son installation, à Margès, Baptiste Dumoulin a organisé plusieurs rencontres et repas avec des voisins. L'occasion d'exposer le projet, de diffuser les bonnes informations et ainsi éviter de propager des rumeurs sans fondement. Aujourd'hui, l'éleveur est toujours prêt à répondre aux questions du grand public. Une « salle de communication » a en effet été créée dans l'une des travées d'un bâtiment. Grâce à cet outil, les visiteurs peuvent se rendre compte de ce qu'il se passe réellement de l'autre côté de la vitre.
Autre exemple à Moras-en-Valloire. Il y a quelques années, des habitants se sont rendus en mairie pour se plaindre de traitements effectués dans les vergers. « C'était tout blanc... On nous reprochait d'utiliser des métaux lourds. Or, c'était de l'argile, explique un arboriculteur. Nous avons donc invité un journaliste et nous lui avons expliqué ce que nous faisions. Une fois l'article paru, nous n'en avons plus entendu parlé. »

Ouvrir les portes de son exploitation

« Vis ma vie de paysan dans le Diois », « Le fascinant week-end Vignobles et Découvertes »... : voilà autant de manifestations qui permettent aussi de montrer la réalité des métiers de l'agriculture. Fabien Lombard est vigneron à Suze ; il participe depuis 2002 à l'opération « De ferme en ferme ». « Nous avons toujours joué la carte de la transparence sur le domaine et privilégié la vente directe. Cet événement est un moment de rencontre important, explique-t-il. Nous avons des questions sur la bio très régulièrement. Je constate que beaucoup de personnes pensent qu'on ne traite pas et que le raisin arrive « naturellement » dans la cuve ! »
A Crest, Fanny et Stéphane Boutarin, exploitants agricoles, sont tous les deux ambassadeurs d'Agridemain, une plateforme destinée à promouvoir l'agriculture auprès du grand public. Début septembre, ils ont ouvert les portes de leur exploitation, en particulier à leurs voisins, afin de faire découvrir leur activité et d'échanger (lire notre édition du 13 septembre). « Avec Agridemain, on apprend à communiquer, explique Stéphane. Cela m'a conforté dans l'idée qu'il faut dire ce qu'on fait sur nos exploitations, pourquoi on part peu en vacances, on traite la nuit, on irrigue aussi le jour... C'est un réseau intéressant pour communiquer. »

Bruits de voisinage, ce que dit la règlementation

Les bruits de voisinage dans le département de la Drôme sont réglementés par un arrêté préfectoral (n°2015183-0024). La section 3 et ses quatre articles concernent plus particulièrement les activités professionnelles, et notamment les travaux agricoles. Le document indique ainsi les horaires où ils sont autorisés et ce qui relève aussi des interventions urgentes. Des dérogations peuvent également être accordées pour une durée limitée et à titre exceptionnel par le maire de la commune ou par le préfet, selon les cas.
Ce document n'est pas forcément connu des riverains, même s'il est accessible librement sur le site internet de la préfecture. À Savasse, Frédéric Lerat (EARL des Quérilles) a installé un dispositif sonore d'effarouchement afin de protéger ses cultures. Son usage est lui aussi réglementé. L'agriculteur a récemment reçu la visite des forces de l'ordre suite à la plainte d'une voisine. Un prétexte selon le céréalier. Lequel va toutefois demander l'ajout de précisions dans la réglementation afin que celle-ci ne soit sujette à aucune autre interprétation. 

Aurélien Tournier
* Bashing est un mot anglais qui signifie dénigrement.

 

NUMÉRIQUE / Au fil des années, une véritable dynamique est née sur le réseau social de micro-blogging Twitter, afin de communiquer positivement sur l’agriculture. Un élan auquel prennent activement part les agriculteurs mais aussi les professions para-agricoles.

Quand les agriculteurs jouent (aussi) collectif sur Twitter

De plus en plus d’agriculteurs sont présents sur Twitter. Et bon nombre d’entre eux n’hésitent pas à échanger autour de problématiques liées à la profession. C’est dans ce contexte que l’association « France Agri Twittos » a vu le jour en 2017. « L’idée de l’association - apolitique et asyndicale - était de parler d’une façon positive de l’agriculture, partager les belles choses de notre métier et toucher le cœur des gens qui ont bien souvent des a priori totalement infondés sur l’agriculture. Et cela, sans filtre, directement entre les agriculteurs et les consommateurs », explique Denis Beauchamp, l’un de ses adhérents, par ailleurs responsable céréales dans une coopérative de l’Allier.Informer et répondre avec bienveillanceLes contenus sont divers. « Il y a vraiment de tout, précise-t-il. Il y a des éleveurs qui parlent - et qui démontrent - le bien-être animal, ou encore le céréalier qui va expliquer les traitements qu’il fait pour protéger ses cultures et qui se prête à la critique de tous. Les réponses sont toujours bienveillantes et sans agressivité, c’est la règle de base. Il y a un énorme travail de fond à faire. Le grand public, principalement urbain, a totalement perdu le lien avec l’agriculture et est inondé de messages contradictoires. Les agriculteurs aiment passionnément leur métier ; ce sont les mieux placés pour le faire découvrir. Plus nous serons nombreux à partager des instantanés de notre métier, plus les messages rentreront. Nous n’avons rien à cacher. Bien au contraire, on a tout à gagner à montrer nos pratiques qui sont bien plus vertueuses que ce qui se dit bien souvent. Il n’y a rien de plus efficace que la sincérité. » Bref, sur Twitter, on peut donc s’adresser aux autres utilisateurs, qu’ils soient ministres, consommateurs ou agriculteurs. La notion de proximité n’a jamais été aussi vraie. Et bien que l’échange soit virtuel, il peut même parfois déboucher sur une rencontre réelle. Ou comment créer une autre relation.L’association compte aujourd’hui 120 adhérents ; quinze sont originaires de la région Auvergne-Rhône-Alpes (aucun membre dans le département de la Drôme). Pour autant, nul besoin toutefois d’adhérer à cette association pour communiquer sur Twitter et participer à cette dynamique. D’autant que son utilisation n’est pas des plus compliqué. En outre, il s’agit d’écrire des messages de 280 signes maximum, en y glissant quelques mots clés. « C’est un média hyper réactif et très facile à manier. Nous n’avons pas besoin d’y passer trop de temps : une photographie, un tweet et le message est diffusé », note encore Denis Beauchamp.
Un exemple dans le Vercors
Jérémy Jallat est éleveur de vaches laitières à Saint-Nizier-du-Moucherotte,n en Isère. Mais, sur le site de micro-blogging, on le connaît davantage sous le pseudonyme @AgriVercors. Ses publications sont nombreuses. Ces dernières semaines, le jeune agriculteur a par exemple diffusé des photographies de son exploitation. Certaines montrent d’ailleurs les premiers flocons de neige. Jérémy Jallat relaie aussi régulièrement l’actualité de son territoire ou celle des Jeunes Agriculteurs de l’Isère. « Être présent sur Twitter permet de montrer que les agriculteurs ont de bonnes pratiques. C’est aussi communiquer sur nos actions, faire du lobbying auprès de nos politiques et reconnecter les gens des villes à ceux des campagnes. Il ne faut pas oublier que ce sont eux qui achètent nos produits. Enfin, cet espace est également un bon moyen pour échanger avec nos collègues de toute la France, mais aussi pour obtenir des informations auprès des journalistes », énumère d’ailleurs Jérémy Jallat. A. T.
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