Publié le 19/07/2018 à 06:00 / Béatrice Dupin

Pastoralisme

Les 12 et 13 juillet, quatre députés européens de la commission parlementaire Environnement sont venus en Savoie et en Isère pour comprendre les problèmes posés par la présence du loup dans les alpages. Et prendre la mesure des dégâts collatéraux sur l’économie locale.

L’eurodéputé Michel Dantin montre à ses collègues des photos d’attaques sur troupeau.

Rien de tel qu'un petit tour sur le terrain pour se forger sa propre opinion. Surtout quand il est question du loup. Jeudi et vendredi derniers, une délégation de la commission Environnement, santé publique et sécurité alimentaire s'est rendue en Savoie et en Isère pour « prendre connaissance des expériences de cohabitation entre loup et pastoralisme dans les Alpes françaises, l'une des premières régions européennes à avoir été confrontées au retour du loup », selon l'eurodéputé italien Herbert Dorfmann.

Difficultés d'interprétation

Il était temps. Car, comme l'a souligné son collègue français, Michel Dantin, « les administrations ne font pas remonter au commissaire européen à l'environnement, ni à son directeur général, leurs difficultés consécutives à l'interprétation de la directive Habitat ». Or, de l'aveu même des différents membres de la délégation, des problèmes se posent dans tous les pays impactés par la présence du loup. « C'est aussi notre rôle de parlementaires de jouer les courroies de transmission vis-à-vis de l'administration centrale européenne », a rappelé Michel Dantin. En Savoie et dans le Vercors, les eurodéputés ont pris ce rôle très à cœur. Orchestrée par le Suaci Montagn'Alpes(1), la visite a débuté par une rencontre avec les acteurs institutionnels du dossier (représentants des ministères de l'Agriculture et de l'Environnement, agents de l'ONCFS, représentants de parcs naturels protégés, élus locaux et nationaux...), ainsi que le préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes, coordonnateur du Plan loup à l'échelle nationale, avant de rendre visite aux éleveurs. Et ce sont surtout les échanges avec ces derniers qui les ont ébranlés. Car la réalité s'est montrée avec son visage le plus cru.

Quatre députés européens sont allés prendre la mesure des dégâts causés par les loups en Savoie et Isère.

Hôpital psychiatrique

En Savoie, les parlementaires ont entendu parler d'éleveurs internés en hôpital psychiatrique à la suite d'attaques répétées. Ils ont également discuté avec plusieurs professionnels qui leur ont décrit l'angoisse de leur quotidien. Une famille a raconté comment sa petite de deux ans et demi a vécu en direct le stress de ses parents et déclenché un problème de santé que les médecins ont mis neuf mois à diagnostiquer... En Isère, Denis Rebreyend, éleveur et président de la fédération des alpages de ce département, est revenu « sur les souffrances et la lassitude des éleveurs et des bergers en montagne » quand ils sont confrontés à la prédation. « À la fin de la saison, ils sont lessivés. Quand on ne vit pas cette pression, on a du mal à le croire et à le prendre en compte », a-t-il ajouté à l'intention des eurodéputés. « Tout cela ne se mesure pas, ne se quantifie pas, ne s'indemnise pas avec de l'argent, renchérit Michel Dantin. C'est un élément non-dit, c'est l'élément noir de la problématique du loup. » Sur le plateau du Vercors, éleveurs et élus locaux ont longuement évoqué les problèmes de sécurité et les conflits d'usage entre éleveurs, riverains et touristes du fait de la présence des chiens de troupeau. Mickaël Kraemer, le maire de Lans-en-Vercors, a par ailleurs détaillé les investissements réalisés par les communes pour soutenir le pastoralisme, une « activité privée mais nécessaire en montagne pour maintenir les paysages ouverts, préserver le tétras-lyre et entretenir les pistes de ski ». C'est une activité endémique, peut-être coûteuse, mais utile à la collectivité et source d'attractivité pour le territoire. Si l'élevage disparaît à cause du loup, c'est tout un pan de l'économie locale qui s'effondre, ont expliqué les élus. « Il faut reconnaître la menace, mais aussi la détresse des éleveurs, insiste Chantal Carlioz, maire de Villard-de-Lans et vice-présidente du Département de l'Isère en charge du tourisme. Il faut réaffirmer notre solidarité vis-à-vis des territoires et de ceux qui les font vivre. »

Faire évoluer les directives européennes

Après cette succession de témoignages instructifs et bouleversants, les parlementaires européens sont repartis convaincus de « la nécessité de faire bouger les lignes pour qu'il y ait une vraie prise en compte de la problématique telle qu'elle se pose quand on la vit sur le territoire ». Au nom de la délégation, Herbert Dorfmann a déclaré avoir pris la mesure du problème. « Nous saisissons bien les enjeux, mais notre mission reste difficile, a-t-il prévenu. Nous sommes en contact avec de nombreux acteurs qui viennent souvent de milieux urbains : ce n'est pas facile de leur faire comprendre la dimension du problème. » Les eurodéputés sont cependant repartis avec suffisamment d'éléments concrets pour espérer convaincre la commission Environnement de « trouver des solutions, non seulement pour ici, mais pour toutes les régions d'Europe » confrontées à la même problématique. Trouver des solutions, cela signifie faire évoluer les textes. « La convention de Berne date de 1979, la directive Habitat de 1992, a rappelé Herbert Dorfmann. À l'époque, le loup était proche de l'extinction. La directive Habitat avait du sens. Au cours des dernières décennies, la situation a évolué de façon drastique. Mais il n'y a pas eu de réexamen du texte. » Et l'eurodéputé de sous-entendre qu'il est temps de le faire. D'autant que les plans de gestion du loup sont extraordinairement coûteux pour les pays qui les mettent en place. En France, le budget s'élève à 26 millions d'euros pour 430 loups(2). « Ça fait environ 60 000 euros par loup, calcule le parlementaire. Jusqu'à quand le contribuable va-t-il être d'accord pour payer ? » C'est l'une des inconnues de l'équation. « Soyez lucides, a lancé à la délégation Jérôme Crozat, président de la FDSEA de l'Isère. Rappelez-vous que la problématique du loup, c'est une problématique de riche. Vous, eurodéputés, de retour au Parlement, vous aurez deux possibilités : ne rien changer ou être courageux et faire évoluer les choses pour que l'on croit encore en l'Europe. » 
Marianne Boilève
(1) Le SUACI (Service d'utilité agricole à compétence interdépartementale) est composé des chambres d'agriculture de Savoie Mont-Blanc, de l'Isère et de la Drôme. C'est un pôle de compétences au service du monde agricole et des acteurs des territoires alpins, dont la vocation est d'anticiper et d'accompagner les mutations de l'agriculture alpine.
(2) Population établie d'après le suivi hivernal du réseau loup/lynx de l'ONCFS.

 

Vidéos du témoignage de Pascal Ravix, éleveur

 

Vidéo de Michel Dantin, député européen

 

Plan loup / Députés, c’est à vous de trancher !

Les éleveurs ont profité de la venue des eurodéputés dans le Vercors pour s’exprimer et faire valoir quelques modifications du Plan loup 2018-2023. « Aujourd’hui, les aides sont gérées par la commission agricole. On a l’impression de piquer des sous aux collègues céréaliers. On voudrait que les aides du Plan loup soient prises sur l’enveloppe environnementale », explique Baptiste Blanc, représentant de Jeunes agriculteurs. « C’est vous qui pouvez trancher sur le dossier de la gestion du loup et la modification de la directive Habitat », lance aux parlementaires Jérôme Crozat, président de la FDSEA de l’Isère. Du côté des associations pro-loup, en revanche, on a boycotté la visite. « Le programme consacrait 45 minutes à France nature environnement, l’association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) et Ferus contre une journée et demie avec les éleveurs. Si c’est juste pour dire qu’ils auront vu tout le monde, ce n’est pas la peine », explique Jean-David Abel, vice-président de France nature environnement.
Cela ne signifie pas que le débat est clos. « On ne minimise pas la contrainte réelle pour les éleveurs et on accepte qu’il soit permis de tuer des loups. Mais il ne faut pas oublier les moyens de protection à mettre en place avant de favoriser le tir », ajoute-t-il. « On peut mettre plus de chiens, de clôtures et de bergers mais les attaques sont toujours là. On est venu à bout des moyens de protection », répond Baptiste Blanc. Pour Madline Reynaud, directrice de l’Aspas, il faudrait privilégier les tirs d’effarouchement et non pas ceux mortels : « Si le loup est mort, il ne peut pas passer le message à sa meute. Sans mesure de protection, les loups reviendront toujours ». Selon Jérémy Jallat, secrétaire de Jeunes agriculteurs de l’Isère, il faudrait plutôt que le nombre de tirs soit basé sur le nombre d’attaques et non pas le nombre de loups. Pour Jérôme Crozat, la solution serait de confiner le loup dans différents secteurs. Mais selon les environnementalistes, le loup est là de façon structurelle et non pas ponctuelle. 
V. M.

 

 

Vercors / La pression du loup ne s’évalue pas qu’en nombre de bêtes tuées. Elle a également des conséquences directes sur la pratique pastorale et la rentabilité des exploitations.

“ On se sent marginalisés avec nos animaux ”

Pascal Ravix, éleveur ovin et président du groupement pastoral du pic Saint-Michel.
Le loup ne se contente pas de tuer des animaux. Il engendre des dégâts collatéraux considérables, qui sont peu médiatisés. C’est ce que les éleveurs isérois ont expliqué à la délégation d’eurodéputés venus enquêter sur la « problématique du loup dans les Alpes », le 13 juillet. « L’an dernier, nous avons perdu trois génisses, dont une était à 10 mètres de la maison, raconte Didier Rolland, du Gaec des Chamois, à Saint-Nizier-du-Moucherotte. Pour les bovins, il n’existe pas de mesure de protection des troupeaux. Comment va-t-on faire si le loup revient ? » La question se pose avec d’autant plus d’acuité qu’un jeune associé vient de rejoindre le Gaec laitier et que les trois bêtes prédatées n’ont toujours pas été indemnisées…
Adaptation
Un peu plus haut, à Lans-en-Vercors, Pascal Ravix, éleveur ovin et président du Groupement pastoral du pic Saint-Michel, a plus de recul : il subit la pression du loup depuis une quinzaine d’années. À la tête d’un joli troupeau de 500 bêtes, l’éleveur a dû adapter sa pratique pastorale à grand renfort de parcs et de chiens de protection. Ça a marché un temps mais aujourd’hui, ça ne suffit plus : le loup s’est adapté à son tour. « Si on laisse une ou deux bêtes hors du parc, elles sont perdues. Le berger n’a plus le droit à l’erreur », observe Pascal Ravix qui, cette année, a décidé de décaler ses agnelages en février et d’élever une partie de ses agneaux en bergerie. « Avant, je les envoyais tous sur l’alpage où ils étaient nourris 100 % à l’herbe. Aujourd’hui, je suis obligé d’en garder la majeure partie et d’acheter des céréales. » Ce qui n’est pas sans conséquence sur le chiffre d’affaires de l’exploitation, lui-même fragilisé par la proratisation de l’aide ovine, calculée en fonction du ratio de productivité des brebis.
Des bêtes difficiles à engraisser
« Cette pression a bouleversé notre mode de faire-valoir de l’espace », ajoute Denis Rebreyend, président de la fédération des alpages de l’Isère. Car, « auparavant », les troupeaux étaient à la chôme la journée et broutaient paisiblement la nuit, sans être parqués. Les animaux « profitaient », sans qu’il y ait risque de surpâturage, ou de pollution. Aujourd’hui, les bergers s’épuisent à déplacer les troupeaux, « les animaux circulent beaucoup et il est difficile de les engraisser ».
Autre problème de taille : la multiplication des conflits d’usage aux abords des villages et dans les zones fréquentées par les randonneurs. « Nous sommes marginalisés par la présence de nos animaux, constate Pascal Ravix. Avec nos chiens de protection, nous passons pour des pénibles. À terme, je crains que beaucoup n’arrêtent la production. » Ce qui aura un impact direct sur la qualité des paysages… si appréciés par les habitants et les touristes. 
M. B.
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