Publié le 18/02/2018 à 06:00 / Béatrice Dupin

Zoom sur les habitants du plateau ardéchois

Parler d’une identité « Pagel » a-t-il encore un sens aujourd’hui ? Nous avons posé la question à Jean-Bernard et André Martin, nés sur le plateau et installés à Saint-Cirgues-en-Montagne.

André et Jean-Bernard-Martin devant le domaine familial du quartier Bondié à Saint-Cirgues-en-Montagne.

« Un Pagel, prononce Jean-Bernard Martin, avec l'accent (« padgèl »), c'est un habitant du plateau ardéchois né de parents pagels, qui y a fait sa vie et y meurt. Aujourd'hui, peu d'habitants du plateau correspondent à ces critères, je dirais moins de la moitié. Il y a beaucoup de brassage de populations et aujourd'hui peu de fermes sont reprises par des Pagels, mais par des gens de l'extérieur. Ceci dit, rares sont ceux qui se fixent définitivement ici et meurent ici », confie-t-il. Lui et son frère André sont nés sur le plateau et y ont grandi. Il ont chacun quitté un temps leur territoire natal pour aller vivre dans le Puy-de-Dôme pour le premier, à Lyon pour l'autre. Puis ils sont revenus dans ce pays qu'ils chérissent tant, au hameau de Bondié, où ils ont fait leur classe dans l'ancienne école qui comptait alors moins de dix élèves. « Ailleurs, nous avons découvert de nouvelles techniques que nous sommes revenus appliquer ici, comme la stabulation libre ou encore l'écornage des vaches, pas toujours bien perçu d'ailleurs », raconte André Martin. « Comme nous, beaucoup sont partis mais sans revenir. Dans les années 1950, nombreux sont ceux qui ont fait leur vie en bas, embauchés sur les chantiers des grands barrages de l'époque (Cros-de-Géorand, La Palisse, centrale hydroélectrique de Montpezat) et parfois pour faire de grandes carrières ailleurs. »

Une identité diluée mais toujours vivante

Malgré une identité qui se dilue au fil du temps, elle perdure encore aujourd'hui. « Le Pagel est une personne persévérante, voire butée. Il faut s'accrocher pour supporter la rudesse du climat et l'isolement l'hiver. C'est quelqu'un qui supporte bien le vent et le froid de la montagne, qui lui donnent ses pommettes rouges », considère André Martin. Son frère complète : « C'est quelqu'un de pudique, de modeste, qui met du temps à s'ouvrir aux étrangers... mais lorsque ces derniers gagnent sa confiance, le Pagel peut leur assurer toute son aide et sa dévotion. Une fois passée la pudeur des débuts, le Pagel est très accueillant ».
Autrefois assidus pratiquants catholiques, les Pagels le sont de moins en moins aujourd'hui mais demeurent majoritairement croyants. Par ailleurs, l'élevage fait presque partie leur ADN, constituant depuis des siècles leur activité principale. Enfin, les Pagels conservent un caractère indépendant, voire insoumis : « Les gens d'ici ont par exemple beaucoup résisté lors de la Révolution, avec de nombreux curés réfractaires. Ils sont toujours restés assez indépendants vis-à-vis du pouvoir », explique André Martin.
Chez les Pagels, la sobriété est de mise, sauf lorsqu'il s'agit des fêtes : « Chaque année durant l'hiver, les familles se réunissaient invitant largement cousins et voisins pour la tuade du cochon, qui donnait un repas délicieux longuement préparé par les femmes, puis pour la maôche, plat typique de chez nous ». Jean-Bernard Martin conclut: « Les gens du plateau ne se livrent pas, ne racontent pas leur vie. Ce sont les écrivains qui la racontent ». 

M. C.

« La question agricole est, bien entendu, au cœur des préoccupations du monde rural mais elle est une problématique à mettre au même rang que les autres : la mobilité, l’attractivité économique, l’accessibilité des services », indique Quentin Jagorel.

 

Interview / Breton d’origine, Quentin Jagorel s’oriente vers une carrière de haut fonctionnaire d’État. A ses heures perdues, il réalise des films. Le dernier, un documentaire, traite de la vie sur le plateau ardéchois et s’intitule « Les Pagels ».

« Les Pagels, ce n’est pas un film du passé ! »


Quentin Jagorel, Rennais exilé à la capitale par aspiration professionnelle, a suivi l’une des voies royales de la République : HEC, Science Po, l’Ena*. À la sortie, pour son stage, et avant d’intégrer Bercy, changement de décor : l’Ardèche. Privas. La préfecture. Entre août 2016 et janvier 2017, le voilà sillonnant les inénarrables routes du département. « L’urbain », qui, a ses heures perdues, observe la vie à travers la caméra, découvre le Nord-Ardèche, le plateau, les Cévennes... De ses « pérégrinations », il tire un film documentaire : « Les Pagels ». L’avant-première a eu lieu en région parisienne début décembre et le film devrait être projeté à deux reprises dans la région : à Saint-Etienne-de-Lugdarès le 23 mars et à Coux le 25 mars.

Vous, le Breton désormais rompu à la vie parisienne, connaissiez-vous l’Ardèche et quelles ont été vos impressions en arrivant ?
Quentin Jagorel : « Mes parents ont vécu à Aubenas avant ma naissance et nous allions régulièrement en vacances à Vallon-Pont-d’Arc, ma principale vision de l’Ardèche donc. Nous possédions aussi une maison près de Montélimar. Je ne situais pas vraiment le reste de l’Ardèche, encore moins le nord ou le plateau. A Privas, j’ai ressenti une certaine rudesse, surtout en hiver, mais une fois passé le col de l’Escrinet, c’est déjà le sud, c’est très différent. Quant aux Cévennes, elles ont été une véritable découverte, hors du temps ! J’ai ressenti de l’émotion face aux paysages du Tanargue ou du col de la Chavade, mais aussi aux habitants et à cette notion d’isolement : ce territoire est à trois quarts d’heure de tout. »

Comment l’idée d’un film a-t-elle germée ?
Q. J. : « Je voulais faire un film, c’était prévu. Je cherchais un endroit où poser la caméra. En septembre 2016, dans le cadre de mon stage en préfecture, j’ai assisté à l’inauguration du moulin de Masméjean à Saint-Étienne-de-Lugdarès. J’ai échangé avec les élus locaux et leur ai parlé de mon projet. Ils ont immédiatement proposé de jouer les intermédiaires. Le village me plaisait bien : il a quelque chose de banal, si je puis dire, qui m’a permis d’éviter l’écueil du pittoresque. Je ne voulais pas réaliser un film carte postale, mais bel et bien parler des ruralités et de leurs problématiques. »

On s’attendrait presque à un film d’archives mais il n’en est rien...
Q. J. : « “Les Pagels” n’est pas un film du passé, même si on en parle forcément un peu. C’est un film sur aujourd’hui ! Il s’intitule “Les Pagels” parce qu’il se concentre sur la voix des habitants. Il s’est construit autour de ce qu’ils m’ont dit. J’ai très peu coupé. Ils ont la place de raconter leur territoire. Depuis [la trilogie] Profils paysans de Raymond Depardon, dans la veine [de laquelle] peut s’inscrire mon film, certains enjeux ont évolué - la question du numérique par exemple. On a tendance à considérer que les ruralités sont hors du temps, figées, il n’y a rien de plus faux ! »

« Je ne voulais pas réaliser un film carte postale, mais bel et bien parler des ruralités et de leurs problématiques », explique Quentin Jagorel, au sujet de son film-documentaire, « Les Padgels ».

 

Vous avez en effet interrogé des anciens mais aussi des adolescents et des non-natifs du pays. Que dire de ces rencontres-là ?
Q. J. : « La rencontre avec les jeunes était très intéressante. Ils aiment leur vie, la ruralité, les paysages qui les entourent, le beau temps, mais semblent tenter de justifier leur envie de rester vivre en Ardèche, quand c’est effectivement le cas. Les mots que j’ai entendus sont remplis de “stratégies” pour défendre leur monde et montrer qu’ils ne sont pas moins biens, moins avancés alors qu’ils ont l’impression que c’est ainsi que les autres, ceux de l’extérieur, les perçoivent. La parole du maire est aussi très structurante dans le film : elle est très politique et traduit la pensée actuelle de nombre d’élus locaux. J’ai noté également que les femmes sont peu présentes. Elles sont souvent éclipsées par leur mari. Une ancienne s’exprime mais hors-champ. Cela dit aussi des choses en creux. L’identité catholique est encore très forte. »

À travers les différents témoignages, on décèle de multiples problématiques. L’isolement est-il seulement géographique ou aussi lié à une certaine inadéquation entre les théories « hors-sol » de l’échelon national et les conditions de vie concrètes localement ?
Q. J. : « Sur plein de sujets, j’ai été confronté au décalage entre ma vie et la théorie en semaine et le tournage le week-end : la revitalisation des centres-bourgs, l’accès au haut débit, les transports, la dernière élection présidentielle, les arriérés de paiement Pac. Le sentiment que vous décrivez est en effet très prégnant dans beaucoup de territoires ruraux. Plus ou moins justifiée, l’impression d’être gouvernés par les grandes villes et d’être inéluctablement en voie de disparition face à un mouvement général de métropolisation du territoire est partagée par beaucoup d’habitants des campagnes. »

Un temps de parole conséquent est donné à Xavier Ranc, jeune agriculteur de 20 ans. Par le chemin de vie qu’il a choisi - l’élevage bovin - il est détenteur d’une tradition lointaine sur le plateau. La disparition des paysans préoccupe Xavier car c’est son métier. Mais qu’en est-il des non-agriculteurs ?
Q. J. : « La question agricole est, bien entendu, au cœur des préoccupations du monde rural mais elle est une problématique à mettre au même rang que les autres : la mobilité, l’attractivité économique, l’accessibilité des services. Dans les discours politiques, l’agriculture est souvent confondue avec la ruralité. Or, 75 % de l’économie rurale [en France] est tertiaire et les non-agriculteurs souffrent parfois de ne pas être davantage entendus face à une agriculture depuis longtemps organisée pour rendre sa parole audible. »

En quoi vous a aidé votre double casquette d’administratif au service de l’État et de vidéaste ?
Q. J. : « Cela m’a aidé à décrypter les messages, à lire entre les lignes, de garder de la distance aussi. J’avais aussi le “back-ground” qui me permet d’entrer en discussion avec les gens. Mon rôle n’était pas débattre ni de mettre en difficulté mes interlocuteurs, mais de creuser autour de leurs idées et point de vue. »

Votre regard sur la ruralité a-t-il évolué ?
Q. J. : « On peut tout simplement dire que, maintenant, j’ai un regard. Jusqu’ici, j’avais un sentiment, des ressentis, des intuitions. Je pense avoir sous-estimé la vitalité de ces territoires qui s’épanouissent en dépit de contraintes énormes ! C’est notamment lié à une vitalité démographique : beaucoup de ceux que l’on appelle les “néo-ruraux” viennent s’y installer. Je me référais encore à une dialectique de la diagonale du vide, de l’exode rural alors que, dans les Cévennes, il est terminé depuis vingt ans. »

Propos recueillis par Tiphaine Ruppert

* Haute école de commerce (HEC), Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), École nationale d’administration (Ena)

Mots clés : FILM PLATEAU ARDÈCHOIS PAGELS