Publié le 12/11/2017 à 06:00 / Béatrice Dupin

Japon

Malgré les difficultés, Masami Yoshizawa, paysan japonais, tient sa promesse originelle de conserver en vie le bétail qui est resté dans la zone interdite autour de Fukushima, pour en faire un symbole et ne pas oublier cette catastrophe nucléaire.

À 14 km de la centrale nucléaire de Fukushima, la ferme de Masami Yoshizawa est toujours là, avec son troupeau qui n’a plus aucune valeur mais qui est toujours vivant malgré les radiations.

11 mars 2011 à 14 h 46, un séisme de magnitude 9 se produit à l'est du Japon. Quarante minutes plus tard, un tsunami avec des vagues de 14 mètres s'abat sur la côte, notamment sur les six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiishi au nord-est du Japon. L'usine de Fukushima est submergée et les systèmes de refroidissement, vitaux, ne fonctionnent plus. Le lendemain, un premier réacteur de la centrale nucléaire explose. La région autour de la ville de Namie, située à proximité, doit être évacuée. Plus de 200 000 personnes quittent en quelques jours cette zone qui deviendra interdite autour de la centrale nucléaire.

Ne pas abandonner les bœufs wagyus noirs

À 14 km de la centrale nucléaire, pour le compte d'une grande compagnie, Masami Yoshizawa élève un troupeau de plus de 1 500 bœufs wagyus noirs pour produire de la viande considérée, par beaucoup, comme la meilleure du monde. Il entend l'explosion du troisième réacteur le 14 mars, puis les explosions des deuxième et quatrième réacteurs, le 15 mars. Il voit la moitié des 21 000 habitants de la ville de Namie s'enfuir vers la montagne dans une grande confusion : les routes sont détruites, très rapidement il n'y a plus de carburants et les informations circulent très mal. Masami Yoshizawa ne peut pas se résoudre à abandonner les animaux : « Ces bœufs, c'est comme si c'était les miens, je ne voulais pas les abandonner. L'entreprise ne m'a rien dit, ni de partir, ni de rester, je suis resté avec mes animaux ».

Oublié par tous

Autour de lui, c'est le désert. Les gens sont partis dans l'urgence en laissant les animaux enfermés dans les étables. « Il n'y avait plus que des hélicoptères qui tentaient de refroidir les réacteurs de la centrale nucléaire ». En quelques semaines, des milliers de bovins sont morts de faim. Les souvenirs des rangées de vaches mortes dans les fermes abandonnées hantent toujours Masami Yoshizawa : « J'ai décidé d'aller lâcher toutes les bêtes enfermées dans les fermes pour qu'elles puissent aller manger et boire dehors. Puis au fil du temps, j'ai rapatrié les survivantes sur ma ferme ».

Yves Monnier (à gauche), artiste plasticien, est à l’origine de cette rencontre avec les élèves du Bocage et Masami Yoshizawa. L’un d’entre eux, fils d’éleveur à La Motte-Servolex, lui a offert une bouteille de lait : échange entre éleveurs mais surtout symbole de la vie.

Résister contre cette attitude minable

Deux mois après l'accident, le ministère de l'Agriculture a ordonné l'abattage de tous les animaux, ce que refuse l'éleveur. Sa résistance solitaire n'a pas été facile. Les autorités ont essayé de bloquer le transport des aliments et ont continué à le persuader de tuer ses vaches. Mais l'emplacement de sa ferme, à la frontière entre deux villes - Namie et Minamisoma - a peut-être joué en sa faveur. Les deux villes ont regardé ailleurs et l'ont pratiquement abandonné.
Lui reste très en colère et veut le faire savoir en allant manifester dans les rues de Tokyo. Il veut faire un procès aux responsables qui ont laissé mourir ses animaux. Il va régulièrement manifester dans les rues et porter son message pour obtenir un peu de soutien pour l'aider à survivre avec son troupeau. La compagnie a été indemnisée pour la perte de son élevage. Masami Yoshizawa, lui, n'a plus rien. Que des animaux qui n'ont plus de valeur marchande, mais qu'il a décidé de nourrir jusqu'au bout : « J'ai choisi la vie. Je sais, ce n'est pas raisonnable mais c'est mon choix ».

Un combat pour ne pas oublier la catastrophe

Il y a encore beaucoup de radioactivité sur cette zone. Les niveaux de rayonnement à la ferme mesurent environ 10 fois l'indice de référence sécurisé et Masami Yoshizawa sait qu'il est fortement irradié. « Pour l'instant, je ne suis pas malade et mes animaux n'ont aucun problème de santé majeur. Ils ont juste des taches blanches sur la peau, certainement dues aux aliments contaminés qu'ils ont mangés. Je pars du principe que j'aurai un cancer probablement 15 ans après l'accident. J'ai aujourd'hui 64 ans et il me reste donc une petite dizaine d'années pour soigner mes bœufs jusqu'à leur mort naturelle. C'est mon combat. Mes rencontres, comme celle d'aujourd'hui, ont surtout un objectif : témoigner pour que l'on n'oublie pas cette catastrophe nucléaire. À la veille des jeux olympiques (JO) de Tokyo 2020, beaucoup voudraient que l'on oublie. Moi, je veux qu'on laisse cette vérité visible pour que ça ne se reproduise pas ailleurs. » 

Claudine Lavorel

Masami Yoshizawa est venu témoigner auprès des élèves du lycée Costa de Beauregard à Chambéry, le 21 septembre.

 

Exposition /
“Les vaches de Monsieur Yoshizawa”
Yves Monnier présente son exposition de sérigraphies, photographies et vidéos, « Les vaches de Monsieur Yoshizawa » jusqu’au 23 décembre. Mercredi et vendredi de 15 h à 18 h -
Samedi de 10 h à 13 h. La Conciergerie - La Motte-Servolex. 
Mots clés : JAPON CATASTROPHE FUKUSHIMA EXPLOIATION AGRICOLE SURVIE