Publié le 15/10/2017 à 06:00 / Béatrice Dupin

COOPÉRATION

Dans le Vaucluse, des moines bénédictins ont décidé de créer des cuvées mixtes avec les vignerons locaux. Il faut dire que ces derniers connaissent quelques difficultés pour commercialiser leurs vins à un juste prix. Le vignoble Caritas (qui signifie « amour de l'autre» en latin) vise dès lors à leur assurer un revenu qui correspond véritablement au travail apporté.

Les deux abbayes possèdent au total huit hectares de vignes. À cela s'ajoutent aussi les parcelles des vignerons qui prennent part à ce projet solidaire.

«On ne pouvait pas vinifier notre vin dans notre chai et ne rien faire pour les vignerons du territoire. Nous voulions insuffler un dynamisme, créer une image forte ensemble », explique-t-on à l'abbaye Sainte-Madeleine-du-Barroux. C'est donc une initiative originale qui est née au sein de la cave vinicole de Beaumont-du-Ventoux. Les moniales et les moines du Barroux ont en effet décidé de s'associer à d'autres adhérents afin de créer des cuvées mixtes. En réalité, une telle proposition n'est pas une révolution. Le vin et la religion ont depuis plusieurs siècles entretenu des relations étroites. Mais le contexte reste ici toutefois particulier. Les rendements sont peu élevés et le temps de travail sur les parcelles de taille modeste, dissiminées ça et là, est important. Ce projet solidaire vise dès lors à assurer un revenu plus juste et équitable aux vignerons du territoire. C'est aussi pérenniser un tissu économique local (pépiniéristes, entreprise de travaux agricoles, etc.).

Quand la coopération prend tout son sens

Et tous les ingrédients ont été réunis afin que ces cuvées - baptisées « Caritas » - soient un franc succès. Il y a tout d'abord une histoire à raconter. « Parmi les adhérents, il y a deux abbayes. Une perle. Des moines et des moniales avec des binettes », glisse l'un des vignerons. Mais la qualité est également au rendez-vous. L'image monastique en est d'ailleurs la garante.
Pour autant, les vignerons se sont entourés d'experts réputés, à l'instar de Philippe Cambie, œnologue à Châteauneuf-du-Pape. C'est lui qui affine et valide les différents assemblages. Pour les rouges et rosés, l'abbaye travaille principalement avec les cépages grenache, syrah, cinsault et vieux carignans. Pour le blanc, elle mise sur le roussane et le cépage clairette. « Ce dernier est traditionnellement utilisé par les moines. Mais les vignerons en possèdent aussi. Il apporte un côté fraîcheur. Le roussanne a quant à lui un côté puissant et aromatique », explique-t-on dans les murs de l'abbaye. Les proportions peuvent toutefois différer selon les années. « Il faut être souple sur leur utilisation », poursuit-on.

Au Barroux, les parcelles - souvent de taille modeste - sont dissiminées ça et là.

Cépage clairette,entre autres

Les sols, arides et caillouteux, participent aussi à l'expression des millésimes. Toutefois, la coopérative de Beaumont-du-Ventoux n'a pas attendu les religieux pour proposer des cuvées d'exception. Depuis une dizaine d'années, les coopérateurs ont en effet réhabilité d'anciennes terrasses. Les raisins sont ainsi davantage concentrés et mieux exposés. Un travail qui semble cependant être injustement valorisé.
Le projet a été initié en 2015 et les premières bouteilles ont été commercialisées en juillet 2016. Ces cuvées solidaires représentent un volume total d'environ 35 000 bouteilles. Outre l'Hexagone, des ventes s'effectuent aussi à l'international. L'abbaye compte en effet sur ses propres réseaux de commercialisation et ses agents pour écouler aussi ces autres produits.
Les bénéfices de ces cuvées devraient être à terme reversés à l'ensemble des coopérateurs. Mais tous ne peuvent y participer. C'est le cas du Drômois Jean-Pierre Charrol, basé à Mollans-sur-Ouvèze. Le viticulteur est en effet en côtes-du-rhône, alors que la cuvée se limite aux seuls vins du Ventoux. « Je trouve que cette initiative est très bien », note-t-il cependant. L'initiative dépassera-t-elle un jour le seul territoire du Ventoux ? « La présence de vignerons des Côtes-du-Rhône au sein de la coopérative, la frontière entre les deux appellations Ventoux et côtes-du-rhône qui se situe à quelques centaines de mètres de l'abbaye, notre lien avec de nombreux vignerons indépendants : tout nous invite à penser que les vins Caritas pourront faire tomber les murs qui séparent trop souvent les vignerons les uns des autres », confie un moine. Avis aux Drômois intéressés... 

Aurélien Tournier

 

REPÈRES /
La cave vinicole de Beaumont-du-Ventoux
L'abbaye Sainte-Madeleine de Barroux adhère à la cave vinicole de Beaumont-du-Ventoux, comme d'autres vignerons rassemblés sous la bannière "Lux Montis". La structure rassemble aujourd'hui près de 80 coopérateurs (300 ha). Ceux-ci sont principalement implantés sur le canton de Malaucène (communes de Beaumont-du-Ventoux, Le Barroux et Malaucène). Mais les communes d'Entrechaux, Le Crestet, ou même de Mollans-sur-Ouvèze, dans la Drôme, peuvent aussi être concernées.
Chaque année, ce sont près de 10 000 hl qui sont vinifiés : une part importante des ventes se réalise au caveau de la coopérative. Il y a également une part export, avec le Bénélux, la Chine ou encore le Canada. Le reste de la production est vendue en vrac.

 

POINT DE VUE / Avec Xavier Gomart, directeur de la Cave de Tain.
Chez les coopératives, une image à soigner

« Haut de gamme » et caves coopératives ne sont pas forcément deux termes que le grand public associait. Les choses ont cependant évolué car, in fine, c’étaient les coopérateurs - et leurs revenus - qui souffraient à tort de l’image renvoyée. La Cave de Tain a été par le passé, comme toutes les caves coopératives de France, confrontée à ce problème et elle l'est parfois toujours lors de dégustations de vins. « Nos vins peuvent être parmi les premiers lors de dégustations à l'aveugle mais les résultats peuvent varier lorsque le consommateur voit l'étiquette », concède Xavier Gomart, son directeur.
Une image qui résulte selon lui de plusieurs paramètres. Il y aurait eu tout d'abord le négoce, qui au fil du temps a créé une certaine hiérarchie entre les vins (à Bordeaux en particulier, avec la notion de Château aujourd’hui trop galvaudée). Une responsabilité revient également aux coopératives, des structures n'investissant pas assez dans les équipements liés à la vinification et à l’élevage. « Le but d'une coopérative est de fournir un revenu le plus haut possible aux adhérents mais il faut aussi trouver un équilibre en n’hésitant pas à investir pour sauvegarder le revenu futur des adhérents », note aussi le dirigeant. Des caves particulières, soucieuses de se mettre en avant, ont aussi pu dénigrer les coopératives alors que chacune des familles (négoce, caves particulières et coopératives) sont très diverses.
Les enseignes de la grande distribution voulant sécuriser leurs approvisionnements se sont par ailleurs adressées aux caves coopératives. Un élan qui les a aidés à se moderniser. Les équipements réalisés, les caves ont pu développer leur principal atout : l’accès à tous les terroirs d’une appellation dans le cadre d’une démarche dite parcellaire.
Une histoire à raconter
De nouvelles compétences - en marketing notamment - sont également nécessaires. « Selon les produits, il y a une démarche commerciale à affiner, souligne-t-il aussi. Il faut aujourd'hui raconter l’histoire du vin, des parcelles, du raisin ». Les clients prestigieux, tels Nicolas ou encore la compagnie aérienne Emirates, participent aussi à sa notoriété.
Après avoir investi fortement en 2014, la Cave de Tain se doit d'innover en matière de communication afin de se tailler une place dans un marché concurrentiel. Elle a par exemple lancé ces derniers mois un « Road tour » afin de faire découvrir ses vins - et les appellations - à travers l'Hexagone. Des vignes sont également parrainées par des artistes. La coopérative a par ailleurs fait son retour à la foire du Dauphiné, à Romans-sur-Isère. Cette année, la Cave de Tain y a d'ailleurs proposé une cuvée spécifique, baptisée « La Grâce de Bacchus ». 

Mots clés : BEAUMONT DU VENTOUX VIGNOBLE CARITAS MOINES BÉNÉDICTINS