Publié le 23/09/2017 à 17:00 / Béatrice Dupin

Une organisation intergouvernementale

Fondée à Québec en 1945 et installée à Rome depuis 1951, la FAO, organisation intergouvernementale pour l’alimentation et l’agriculture, travaille à l’éradication de la faim et de la pauvreté dans le monde. Un chantier rendu plus complexe encore avec l’augmentation en cours de la population mondiale et l’épuisement des ressources.

D’après les derniers rapports de la FAO, 37 pays (dont 26 en Afrique) ont besoin d’une aide alimentaire externe. Et ce ne sont pas moins de 108 millions de personnes qui souffrent de sous-alimentation aiguë sur la planète. ©FAO

A deux pas du cirque Maximus et guère plus du Colisée, le siège de la FAO, austère et massif, « jure » par son architecture fonctionnelle et pas très esthétique héritée des années 1950. Mais l'organisme intergouvernemental n'a pas vocation à être beau. C'est d'abord une gigantesque fourmilière regroupant plusieurs milliers de salariés, d'experts... Une ville dans la ville qui héberge une banque, un vendeur de journaux ou encore une crèche. Née au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la FAO a pour mission d'accompagner les pays en voie de développement sur les chemins de la productivité... mais peu à peu, le prisme a changé. « Nous avons évolué dans la compréhension. Auparavant, il s'agissait seulement d'augmenter le volume de production, aujourd'hui nous avons une vision plus globale », confie Alexandre Meybeck, ancien agent du ministère de l'Agriculture français et désormais expert en agriculture durable, changement climatique et sécurité alimentaire pour la FAO.

Alexandre Meybeck, expert en agriculture durable, changement climatique et sécurité alimentaire pour la FAO.

Le juste prix de l'agriculture

Accessibilité à la nourriture, préservation des ressources, prise en compte du consommateur à travers les régimes alimentaires, la réflexion est effectivement multiple et ne se limite pas au seul hémisphère Sud. Avec l'intensification des échanges, les crises sanitaires sont devenues transfrontalières et le réchauffement climatique fait « remonter » au nord des insectes nuisibles. « Et depuis la crise de 2008, les pays du Nord ont compris qu'avoir à manger dans son assiette ne coulait pas de source... », remarque Alexandre Meybeck.
Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, lutter contre la faim, pour la FAO, ne consiste pas à mettre à disposition de tous de la nourriture au plus bas prix. « Il ne faut pas l'oublier, ce sont en majorité les agriculteurs qui meurent de faim. Nous militons pour qu'ils touchent un revenu décent et donc qu'ils vendent à bon prix. » La FAO finance par exemple des constructions de silos pour les aider à stocker et ne pas commercialiser juste après la récolte quand les prix sont au plus bas. « Et à l'autre bout de la chaîne, les consommateurs doivent reconnaître l'agriculture à sa juste valeur et donc ne pas gaspiller et manger sainement », poursuit l'expert.

Forte croissance des besoins alimentaires

Si la lutte contre la faim est une préoccupation terriblement contemporaine, chacun se demande, a fortiori, comment pourra-t-on nourrir 9 milliards d'êtres humains demain dans un contexte de dérèglement climatique et de ressources en baisse ? Car les chiffres donnent le vertige. La population mondiale va croître de 30 % mais dans le même temps, les besoins alimentaires vont augmenter de 60 % sous l'effet du changement de régime alimentaire d'une partie de la population. L'équation est simple : peut-on produire « durablement » 60 % d'aliments en plus ? Oui, selon les experts. « Pour 80 %, on y arrivera par l'augmentation de la productivité, principalement en Afrique et en Amérique du Sud ; pour 10 % par l'augmentation du nombre de récoltes annuelles dans les pays tropicaux et pour 10 % par l'augmentation des terres cultivées. » Voilà des prévisions bien rassurantes mais quand même, il ne faudra pas traîner en chemin ! Chaque progrès technologique est une raison d'espérer et notamment en matière de génétique végétale « mais ils concernent pour l'heure essentiellement le blé ou le maïs », regrette Alexandre Meybeck - par ailleurs inquiet de la privatisation de la recherche et de la concentration des grandes entreprises - « nous aimerions des progrès similaires pour d'autres plantes comme le manioc par exemple ». Et si le mot OGM n'apparaît peu ou pas dans ses feuilles de route, la position de la FAO demeure assez pragmatique sur le sujet : « On ne peut pas refuser une solution qui permettrait d'éradiquer la faim juste pour des raisons idéologiques », résume l'expert.

Pas d'haro sur l'élevage

Et dans cette perspective, quelle sera la place de l'élevage, souvent montré du doigt par les environnementalistes ? « Certes, dans les pays du Nord, nous consommons trop de protéines mais ce n'est pas le cas partout et l'anémie reste une cause de mortalité importante. En Afrique, la place de la viande dans l'alimentation a reculé, passant de 13 à 11 %. Et puis, il ne faut pas oublier que l'élevage est parfois la seule alternative, la seule agriculture possible dans les zones arides et que c'est l'un des moyens les plus rapides pour sortir les paysans de la pauvreté », insiste le spécialiste. Sans être candide, l'expert de la FAO veut demeurer optimiste pour l'avenir. « Il y a une prise conscience des pays du monde. L'aide au développement agricole, après avoir longtemps baissé, remonte. Tous les pays membres de la FAO sont d'accord sur les objectifs : l'intensification d'une production durable, la réduction des pesticides, le maintien d'une agriculture familiale. Mais il faudra beaucoup de volontarisme. Car atteindre la « faim zéro », c'est d'abord une décision politique. »

David Bessenay

 

Le siège de la FAO à Rome.

 

YEMEN / La FAO est appelée à traiter des situations d’urgence alimentaire, notamment sur des zones de conflit. Le Yémen est l’un des points chauds actuellement, avec le Soudan du Sud, la Somalie et le Nigeria.

Guerre, famine et indifférence

Qui a vu des images de la guerre et de la crise alimentaire au Yémen ? Pas grand monde assurément. Aussi cruel que cela puisse paraître, la population yéménite souffre de la surmédiatisation de la crise syrienne qui fait de sa guerre un événement presque oublié. Le Yémen est entré en guerre civile début 2015, sur fond d’opposition religieuse régionale entre sunnites et chiites. La situation s’est enlisée et les répercussions ont été immédiates sur la population. « Les besoins pour combattre cette crise alimentaire s’élèvent à plus de 2 milliards de dollars, c’est du jamais vu pour un si petit pays », commente Étienne Peterschmitt, responsable de la FAO sur place. De fait, deux habitants sur trois dans ce pays de 27 millions d’âmes sont dans le besoin, dont trois millions en sous-alimentation aiguë. Conséquence directe de la guerre, la production agricole a chuté brutalement. 85 % des exploitants n’ont plus les moyens d’acheter des semences, des engrais, ni d’irriguer. 770 000 familles ont vendu leur cheptel pour répondre à leurs besoins les plus urgents. Devant l’urgence, l’organisme intergouvernemental a lancé un appel aux dons de 48 millions de dollars pour 2017. « C’est à la fois peu et beaucoup. On en a obtenu 25 % et on espère atteindre 70 % d’ici la fin de l’année. »
Longtemps pays prospère, le Yémen a vu ses ressources pétrolières s’amenuiser et son économie plonger depuis deux décennies.©FAO
Inquiétude sur les réserves en eau
Le premier objectif est de relancer la production locale de céréales, aujourd’hui importées à 90 % ! « On fournit aux paysans des kits de production (sorgho, maïs…) avec des semences, des intrants ». Le pays souffre à la base de l’étroitesse de sa surface agricole. Entre désert et hauts plateaux, seulement 4 % des terres sont cultivables et la moitié d’entre elles sont réservées à la culture du qat, plante contenant une substance psychotrope. Autant de terrains non disponibles pour nourrir les Yéménites. Pour l’élevage, la FAO a enclenché des campagnes de vaccination car la chaîne de froid a été rompue avec les coupures d’électricité rendant le stock de vaccins pour bétail inutilisable et les vétérinaires, qui ne sont plus payés, ont par ailleurs cessé de travailler. L’agence internationale place ses espoirs sur l’élevage de volailles en plein air qui répond à un besoin des consommateurs et dont la production peut atteindre un bon niveau avec peu d’entretien et d’investissements. Mais en filigrane de tout projet agricole, apparaît la problématique de l’eau. Les réserves se réduisent drastiquement au point que la capitale, Sanaa, pourrait devenir d’ici dix ans la première « capitale sèche » du globe. « Développer l’irrigation est un vrai dilemme. Il faut rationaliser, augmenter l’efficacité de l’usage de l’eau. Nous avons arrêté de creuser des puits et allons développer la collecte et le stockage des eaux de pluie. Aujourd’hui, 70 % de cette eau va à la mer, c’est du gâchis », relate Étienne Peterschmitt, inquiet pour l’avenir du pays. 

D. B.
Mots clés : FAO FAMINE ORGANISATION INTERGOUVERNEMENTALE YÉMEN